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L’eau qui soigne : les bains de Venise au XIXe siècle

June 6, 2017

 

L’eau est devenue un objet de recherche d’un grand intérêt au cours des dernières décennies car elle se situe au carrefour d’approches allant de l’économie et de l’agriculture à l’approvisionnement hydrique, des sources d’énergie aux modes de production, du contrôle social d’un élément naturel à sa représentation symbolique, artistique et religieuse. Cet élément indispensable peut également être abordé par les historiens soit du point de vue de l’histoire économique et administrative, soit de celui de l’histoire culturelle et des représentations. Au cœur de cet éventail de possibilités extrêmement larges, le cas tout particulier de Venise, ville fondée au beau milieu des eaux, offre un terrain fertile aux historiens notamment pour des travaux de recherche intéressant à la fois l’histoire environnementale, en s’attardant sur les combats menés par les Vénitiens contre les ravages de l’eau et la crainte de l’engloutissement, mais aussi l’histoire des sciences et de la médecine en explorant les mutations intéressantes que subit l’élément aquatique à l’époque romantique, lorsque l’eau des canaux et des lagunes fut investie de puissants pouvoirs curatifs. Aussi insolite qu’inédit, ce phénomène fortement méconnu de nos jours que nous aborderons brièvement dans ce qui suit, permet de poser la question de Venise comme siège d’une expérience physique et ouvre donc une nouvelle voie historiographique en posant le problème du rapport de la ville avec son environnement lagunaire et marin comme un patrimoine à conserver au même titre que ses trésors artistiques et architecturaux.

 

Dès la première moitié du XIX e siècle, par-delà le regard « émotionnel » que les voyageurs romantiques portent sur Venise et sa lagune, une connaissance et un intérêt scientifique neufs se font jour dans les recherches des savants et médecins qui cherchent dans le climat des rivages de la mer des solutions thérapeutiques au traitement des infections respiratoires. Objet premier de leurs investigations, le climat de Venise va tout particulièrement intéresser ces derniers pour sa douceur et sa grande salubrité. Dès lors, à partir des années 1830, un grand nombre de textes de médecins et scientifiques français, vénitiens et autrichiens vont s’efforcer de promouvoir les effets bénéfiques de la lagune auprès du public européen : ils constituent les éléments déclencheurs d’un attrait collectif pour le climat de Venise et sont à l’origine de l’émergence, au milieu du siècle, d’un tourisme balnéaire dans la lagune.

 

Avec son réseau de ruelles et de canaux étroits et pittoresques, d’eaux saumâtres et d’habitations délabrées, la Venise du XIX e siècle et son centre historique représentent un paradigme opposé à celui d’un modèle urbain fondé sur le respect des principes sanitaires. Et pourtant, malgré la somme de préjugés diffusés sur la prétendue dangerosité de son « mauvais air » et sur le caractère « miasmatique » de ses canaux, la cité lagunaire devint, jusqu’à la fin du siècle, une des destinations favorites pour des milliers de touristes et de malades européens désireux de goûter aux effets bénéfiques du climat vénitien et de prendre des bains dans la lagune. On a aujourd’hui peu conscience de l’ampleur d’un tel phénomène qui sur l’onde de la mode et de l’enthousiasme collectif, bouleversa pour quelques décennies le visage de Venise avec l’implantation à divers endroits de la ville de nombreux établissements destinés à la médication par les eaux et au bain dans les canaux. Autrefois dénoncée pour son caractère malsain, l’eau de Venise fut alors appréciée et célèbre dans l’Europe entière pour ses vertus curatives. Ainsi, la ville développait sa propre fonction balnéothérapique grâce à la multitude d’établissements de bains tout récemment installés dans son centre historique, à l’image du stabilimento galleggiante du Docteur Tommaso Rima ancré dans le bassin de Saint-Marc à partir de 1833, des structures balnéaires attenantes aux principaux hôtels implantés le long du Grand Canal et proposant à leur clientèle de jouir de bains chauds ou froids, mais aussi de fumigations et d’applications d’algues de la lagune, ou encore des établissements de bains flottants issus de l’investissement de particuliers désireux de participer à leur tour au développement économique et touristique de la ville. Mis à part les galleggianti déjà existants, tels que ceux de Tommaso Rima ou de la Marine Militaire, on comptait en ville, en 1858, cinq établissements supplémentaires de bains flottants. Ces derniers pompaient directement l’eau dans les canaux pour alimenter les vasques individuelles destinées aux clients. Quant à l’eau douce, plus coûteuse, elle était régulièrement transportée depuis la Terre-Ferme. Enfin, dans presque toutes ces structures, il était possible de bénéficier d’applications d’algues thermales et de bains sulfurés.

 

L’usage médical particulier des bains dans la lagune fit ainsi accéder Venise au rang des grandes stations thermales européennes. Avec l’avènement du tourisme moderne au milieu du siècle, le bain comme mondanité supplanta progressivement le bain thérapeutique dans les établissements flottants implantés le long du Grand Canal, tout comme dans les principaux hôtels de la ville. Au cœur du phénomène de la « Venise thermale », un glissement s’opère donc des pratiques de soins à la recherche d’expériences réitérées et liées au plaisir corporel. Avec cette nouvelle façon de « vivre Venise », et donc cette nouvelle dimension du tourisme dans les lagunes où loisir et voyage sont étroitement liés, la découverte de la ville est désormais tournée vers une orientation fondamentalement hédoniste où, comme dans toutes les stations balnéaires du temps, les voyageurs expérimentent la fusion avec l’élément aquatique comme une façon inédite d’éprouver son corps dans l’immersion. Le plaisir physique de l’eau, dans les divers galleggianti, dans les bains des hôtels du Grand Canal ou sur la plage du Lido, illustre de manière frappante la recherche du bien-être comme accessoire coûteux de la santé que la bourgeoisie associe désormais aux déambulations du voyage culturel.

 

 

Bibliographie

 

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dal R. Istituto Italiano, estratto dal supplemento del nuovo Dizionario tecnologico o di arti e

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CAZENAVE É., Venise et son climat, Paris, Henri Plon, 1865.

 

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récits de voyageurs français (1756-1850), Grenoble, ELLUG, Coll. « Italie Plurielle », 2016.

 

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