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Apprendre à se noyer. Méditations sur une huile sur toile

        Il n’est peut-être pas interdit de faire sa propre version d’un tableau. Et d’être une version du tableau ? Et de se déverser dans un tableau, dans un texte sur un tableau ?

        L’Ophélie de John Everett Millais a toujours remué en moi ce que peut-être il ne fallait pas. Alors, quand ce corps que je suis, ses gestes, se sont brusquement imprimés sur la toile, et de cette manière-là, dans ces ondes, dans ce noir, dans cette tête à visage pâle qui y plonge ; alors, j’ai reconnu la scène.

        Mais l’Ophélie que je venais de peindre ne portait pas de fleurs, pas de robe. Elle est probablement nue, mais l’on n’est jamais sûr.

        Pourtant elle chantait. Sa bouche s’entrouvrait.

        Par ses yeux on dirait qu’elle avait peur.

        Elle a peur.

        Il a peur.

        Ce n’est pas une femme qui coule avec son fleuve, qui embrasse la cadence de son flux.

        Non : c’est un homme qui craint la noyade.

        La version me déçoit.

        Je ne vois point ce qui décrivait la reine Gertrude, pas une créature naturellement formée pour l’eau, qui meurt au fond dans la bouillasse sans vraiment se noyer, sans dévastation, sans la violence de l’asphyxie, mais au contraire, dans un chant d’immersion, dans le calme d’une baignade ; la dernière.

 

        A creature native and indued unto that element. (1)

 

        A creature native and indued unto that element.  

 

        Non. Bien au contraire.

 

        L’eau qui devient homme    cela s’appelle le sang (2)

 

        C’est ça plutôt ce que l’on voit sur cette toile : un homme dont les membranes les plus faibles, les lèvres, les tempes, l’iris, excrètent ce qui lui reste de ‘soi’. L’eau qui est sang, l’eau qui est vie individuelle, petite vie, petite cruauté si vulnérable ; toujours se battant sans issue, désespérément, pitoyablement, contre l’eau élémentaire.

 

        Ou peut-être je vais trop loin.

 

        Reprenons. Un peu plus moderato.

 

        Cet homme… c’est clair qu’il craint. Cela transparaît. Mais peut-être il ne s’ensevelit pas, peut-être il émerge.

        Alors il craint l’extérieur, ce qu’il voit là-haut, dans l’air. Il craint ce qu’il voit, o bien juste le fait de changer de milieu. Le dépassement.

        Oui, il émerge. Il jaillit.

        Ces eaux noires sont peut-être l’oubli. Est-il déjà mort ? S’agit-il de l’enfer ?

        Non. Il n’est pas mort ! Ce n’est pas un cadavre. Il en sort justement à cause de cela, car il n’aime pas l’idée de l’oubli -assumant que l’on puisse attribuer à l’oubli le statut d’idée ; assumant que l’oubli soit quelque chose et ait un quelconque mode d’existence.

        Alors le Léthé le dégurgite, car c’est un fleuve qui ne veut pas de ceux qui n’acceptent pas cette mort-là, la mort des justes qui doivent tout oublier pour vivre encore une fois.

 

        Ce tableau finalement commence à me parler.

 

        Oui, cet homme pâle n’oublie point et maudit ceux qui croient que le hasard est simplement l’ignorance des facteurs concomitants ou que l’exploration est juste le retour sur nos propres pas, des pas trop anciens pour nous sembler familiers.

 

        Cet homme est celui que l’oubli a vomi

        Et qui garde dans sa bouche

        Quelques gouttes des eaux noires

        Pour toujours, pour plus tard

        Car c’est surtout l’oubli

        Qu’il faut qu’on aille à jamais présent.

 

        En effet, sa bouche est pleine de ces eaux noires.

        Elles remplissent ce fantôme de bien avant ce moment où l’on le voit.

        Donc il remonte, c’est certain.

        Il déborde.

        Il déborde en moi.

        Je l’ai tellement observé, que la frayeur me semble être partie de son regard.

        Il me semble complètement neutre.

        Il vient de ce noir, il est le noir.

        Il est la neutralité puissante, l’intensité infinie, infiniment indéterminée du noir.

        Sa bouche est béante pour donner sa noirceur ; son geste vide, pour que l’énigme nous pousse dans la rougeur de ses lèvres : Il est lui-même une fleur.

        Voilà pourquoi cette Ophélie sortie de mes coups de brosse n’avait pas besoin de marguerites ni de roses.

        Elle est toute entière une fleur. Il est de part en part l’organicité féconde qui perce l’indifférencié, qui perce la force absolue mais sans limites, sans définitions, des eaux noires.

 

        Il est survenu de nulle part. Je l’ai vu, portant sur sa langue ce qui me tue.

 

        Après tant de symbolismes que seule l’eau aurait pu soutenir, car elle seule de tous les éléments dynamiques, de tous ceux qui ne sont pas telluriques, peut dire le chaos, la non-différence ; après tant, voilà tout ce qui me reste à dire : il est survenu de nulle part. Je l’ai vu.

        Eau qui n’est ni féminine ni continente, ni masculine ni fécondante ; ni vertige qui effraie, ni mystère qui attire ; qui n’est rien de cela et tout à la fois, car abyme insondable. Eau qui plus que vague violente est marée patiente qui monte calmement jusqu’à couvrir le tout, voilà ce que tu me laisses à dire : elle est survenue de nulle part.

   

 

(1)  Shakespeare, Hamlet, scène 7, acte IV

(2) Claude Roy, Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? : épopée cosmogonique, géologique, hydraulique, philosophique et pratique en douze chants et en vers, Paris : Gallimard, 1979, p.13

 

 

 

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