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L'eau religieuse

May 19, 2017

Immersion : Pour parler de l’eau dans l’imaginaire, il convient d’en étudier la sacralité à travers le principe de création. Dans l’ensemble des cosmogonies et des religions, l’eau apparaît comme le fondement de l’organisation du monde établi par un ou plusieurs démiurges. Effectivement, l’eau devient plurielle, puisqu’elle se sépare en eaux inférieures situées au-dessous de l’étendue et en eaux supérieures placées au-dessus. L’eau annonce ainsi le transcendant et de ce fait doit être estimée comme une « hiérophanie » (terme employé par Mircea Eliade en 1949 dans son Traité d'histoire des religions[1] à partir du mot « hiérophante », du grec hieros, « sacré » et phanios, « qui apparaît » désignant ainsi la « manifestation du sacré »)[2].
Ses vertus purificatrices, régénératrices et fécondes lui confèrent une valeur sacrée d’où son usage dans les rituels religieux. On donne à cette eau, le nom d’eau lustrale, ce terme est issu de la Grèce Antique, il désigne une cérémonie qui consistait à asperger le peuple ou un lieu afin de les purifier. Dans L’eau et les rêves, Gaston Bachelard décrit l’image archétypale de l’eau lustrale. L’eau acquiert une valeur lustrale grâce à sa limpidité. L’eau transparente, claire et cristalline est l’image métaphysique de l’eau pure. Bachelard évoque l’eau pure comme la « substance des substances, une eau essentielle et substantiellement religieuse[3]. » L’eau lustrale se distingue par deux principes importants pour Bachelard :
-La fraîcheur, elle engendre la jeunesse et rénove l’oeil qui rafraîchit son environnement, le purifie.
-La lumière, elle jaillit de l’eau pure, elle est amplifiée et intense, elle renvoie à la lumière divine. L’eau lustrale apparaît ainsi comme une substance originelle, du bien, une puissance intime de renouveau[4]. Cette perception de l’eau lustrale se développe à travers divers rituels dans différentes religions.

 

Le christianisme a repris l’idée du bain lustral avec le baptême. Il est l’acte fondateur de Jean Baptiste dans le désert qui a consisté à baptiser le Christ dans l’eau du Jourdain. Cette action a donné naissance à la religion chrétienne[5]. Ce rite se déroule suivant deux étapes : Il commence par l’immersion entraînant l’ensevelissement de l’être de péché dans les eaux de la mort dans lesquelles il se purifie. La seconde étape est l’émergence de l’être à la surface de l’eau, elle opère telle une renaissance, apparaît alors un être nouveau, l’être de Grâce. Le baptême représente ainsi à la fois la mort et la sépulture, ainsi que la vie et la résurrection.

 

C’est un rite initiatique, de passage, il ne se répète pas. Il a un sens eschatologique pour le baptisé. L’immersion dans l'eau efface ce qui a existé auparavant et procède comme un renouvellement. L'immersion détient une double dimension, à échelle humaine, elle correspond à la mort tandis qu’à l’échelle cosmique, elle réfère au déluge. Dans les deux cas, elle a pour dessein une régénération[6]. Elle génère donc tout un imaginaire autour de l’eau. Le bain lustral n’est pas uniquement réalisé dans le baptême ou destiné à une purification de l’homme. Effectivement, dans l’Antiquité Grecque, il était coutume d’immerger des statues de divinités afin de réactiver leur pouvoir. Ainsi en Grèce, la statue d’Héra (déesse protectrice des femmes, du mariage et de la fécondité) était plongée dans la fontaine Kanathos à Nauplie tandis que celle d’Athéna (déesse de la guerre, de la pensée, des armes et de la sagesse) était immergée dans le fleuve Inachus près d’Argos[7]. De nos jours, en Inde, l’immersion de statues dans les fleuves se poursuit à travers de nombreux rituels. A l’époque minoënne, l’immersion était aussi pratiquée pendant des fiançailles. La fiancée se plongeait dans un bain nuptial dont l’eau était issue d’une source, contenue et versée d’un loutrophore. Cette osmose entre l’eau et la fiancée était symbole de fécondité. L’eau représentait un intermédiaire entre les fiancées. Le rituel d’immersion avant le mariage a lieu encore de nos jours dans la religion juive. Elle est réalisée dans le Mikveh (terme hébreux signifiant rassemblement).

 

Les vertus purificatrices de l’eau ont aussi donnée lieu à des immersions funéraires. L’espace de l’eau est celui du voyage, c’est un espace de transition, de l’entre-deux. Il permet un passage d’un état à un autre, d’un lieu à un autre, il est en ce sens relié à l’imaginaire de la métamorphose et de la traversée. L’immersion est une réintégration à l’eau féminine maternelle renvoyant au liquide amniotique[8]. Ce retour à l’eau maternelle est pratiqué au Tibet. Elle s’adresse uniquement aux veufs(ves) sans enfant, aux mendiants, aux personnes mortes d’une maladie, et aux enfants. Généralement, le corps est démembré puis noyé dans un fleuve. Le corps est une offrande aux poissons qui sont des animaux sacrés. Selon les bouddhistes, quarante neuf jours après la mort, l’âme renaît à travers différents éléments (animaux, végétaux, minéraux.) L’immersion engendre donc une renaissance permettant la disparition du corps avant sa décomposition. Ainsi l’immersion se perpétue dans différentes religions et à travers divers événements de la vie (naissance, vénération, mariage, mort).

 

___________________

[1] M. Eliade, Traité d’histoire des religions, Paris, Payot, 1949, p. 198
[2] B. Barraqué et P.A Roche, Peurs et plaisirs de l'eau, Paris, Hermann, acte de colloque au Centre culturel international à Cerisy-la-Salle (6-10 juin 2009), p. 32 à 33
[3] G. Bachelard, L’eau et les rêves, Paris, Le Livre de Poche, biblio essais, 1993, p. 161
[4] Ibid., p. 162-167

[5] Ibid., p. 38

[6] M. Eliade, op.cit., p. 204

[7] C. de Marmier, La mystique des eaux sacrées dans l'antique Armor: essai sur la conscience mythique, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1947, p. 99
[8] M. Ragon, L'Espace de la mort: Essai sur l'architecture, la décoration et l'urbanisme, Paris, Albin Michel,
1981

 

 

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