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Suzanne, un pied dans l' « ébène liquide »

Suzanne et les vieillards, 1555, Tintoret, 146 x 194 cm, huile sur toile, Kunsthistorishes Museum, Vienne

 

Suzanne est comme toujours, absorbée par le cérémonial de la toilette. Triade impérative à l'iconographie Renaissante et baroque, elle est belle, chaste et désirable ; déclinaison biblique des nymphes du répertoire mythologique. Au fond de son jardin privé et se croyant à l'écart de toute agitation, elle se sent bien, en sécurité. Combien de fois en effet s'est-elle prélassé au bain ? Combien de fois a-t-elle regardé son reflet dans ce miroir, celui dont la peinture fait un partenaire amoureux de toujours ? Pourtant, deux vieillards, depuis longtemps attirés par elle, rôdent comme des loups autour d'une biche. Ils se cachent chaque jour pour l'épier dans le rituel aquatique qui devient obsédant. Les semaines passent et le trouble érotique laisse place à de sombres perspectives. Ils ne vont pas se satisfaire du regard et, pourtant honteux, les deux vieillards vont essayer de violer Suzanne. Voilà ce que saisit Tintoret : l'instant de bascule, le kairos des grecs, le moment opportun, quand la tragédie s'annonce. Suzanne, naïve, ne se rend compte de rien. Elle a défait ses habits ; l'un d'entre eux est déjà dans les mains de l'agresseur. Au pied de Suzanne, la traditionnelle étoffe blanche évoque la pâleur de l'incarnat, contrastant avec l'écrin sombre du décor. Elle a gardé ses bijoux et ses cheveux noués. Son univers féminin est emprunt de délicatesse : son collier de perle, sa fiole d'onguent, le paravent végétal envahi de roses mélangent une nature paisible et généreuse au raffinement de cette femme. Tintoret protège sa muse en érigeant un rempart de verdure, seulement le treillage des jardins italiens va bientôt céder. Le vieillard du fond a l'air un peu timide, en retrait, relégué aux confins de la représentation.  Mais son compère lui, est au premier plan, littéralement affalé par-terre comme un chien et montre que, face à une obsession, on est bien peu de chose. La nudité paisible et picturale demeure l’ultime privilège offert au spectateur du tableau : le vieux en rut, lui, ne voit rien. Et l'autre est trop loin.

 

L'aquatique est un peu partout : il y a des petites marres au fond, avec des animaux venant s'y rafraîchir. Et dans l'angle inférieur droit du tableau, c'est le bassin de Suzanne que l'on devine rectangulaire, alimenté par un petit filet d'eau. Pas d'agitation en sa surface. L'eau est à l'image de Suzanne, calme et silencieuse. D'un brun grisâtre, on y distingue quelques reflets dilués du corps de la belle. Sombre mais translucide, l'eau se peint au glacis, en dernière couche, avec quelques touches  de blanc en guise de reflets. Ces traces de lumière sont plastiquement assez proche de la surface du miroir lisse et figé de Suzanne.

 

La femme au bain est un motif polysémique qui traverse les esthétiques. Son iconographie donne à voir un érotisme printanier quand le corps se baigne dans une eau vive, bleue, enrichie de reflets colorés, changeants comme chez Renoir. C’est alors une eau amoureuse dans laquelle il n’est pas dangereux de se vouer au « narcissisme humide »[1] car elle ne renferme pas d'ombre mystérieuse, aucune puissance maléfique. Ou du moins pas encore :

 

« Cet état correspond à un rêve de limpidité et de transparence, à un rêve des couleurs claires et heureuses. »[2]

 

L'eau du bain de Suzanne ne relève jamais de cet ordre, quel que soit le peintre convoqué. Vive et printanière, elle vient à s’alourdir, stagner et jouer avec le clair-obscur :

 

« L’eau va s’assombrir. Et, pour cela, elle va absorber matériellement les ombres. […] L’eau n’est plus une substance qu’on boit ; c’est une substance qui boit, elle avale. »[3]

 

Et c’est bien cette impression que l’on a face à cette eau personnifiée, qui intervient au sein de l’image comme un protagoniste à part entière. Il y a la baigneuse, épiphanie lumineuse, les deux guetteurs et l'eau dans laquelle Suzanne trempe sa jambe, sans se douter que celle-ci est un tombeau aquatique. Sans se douter qu’en entrant dans son bain, elle entre dans un caveau. Pierre sombre, formes orthogonale, bassin creusé : c'est bel et bien une tombe remplie d' « ébène liquide »[4] immobile et glaçant qui nourrit un imaginaire des eaux mortifères. Riche de tant d’ombres réelles et imaginaires, cette eau s’apparente au mythique Styx, fleuve des enfers qui charrie dans son lit le dépérissement mélancolique. Elle absorbe l’obscurité comme une éponge et enchérit une poétique du drame et de la douleur qui ne se termine jamais de façon heureuse. Alors le conte de l’eau et celui de Suzanne sont des méditations sur la mort qui semblent se renvoyer l’image de métaphores réciproques :

 

« La beauté se paie par la mort. […] Telle est l’histoire commune de la femme et de l’eau. Le beau vallon, un instant jeune et clair, doit donc devenir nécessairement un cadre de la mort. »[5]

 

 

Émilie Etienne-Chamonard

 

 

 

[1]. Gaston Bachelard, L'eau et les rêves, Livre de poche, Paris, 2001, p. 36.

 

[2]. Ibid., p. 66.

 

[3]. Ibid.

 

[4]. Ibid. p. 69.

 

[5].  Ibid. p. 76.

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