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L'eau laiteuse de Cézanne à la lecture de Bachelard

Tout le monde connaît l'attachement viscéral que Cézanne porte à sa Sainte Victoire. Morceau de roche et de peinture, celle-ci l'obsède jusqu'à sa mort : en variant les cadrages, la luminosité, les coloris et la touche, le peintre se laisse happer par la nature aixoise et donne à voir une image quasi-divine de la montagne. Vue sa persistance, on a le sentiment d'une déesse-mère qui à la fois exalte et apaise tout. Cette fascination minérale qui l'absorbe tout entier ne s'envisage pas sans une autre obsession, celle de l'eau. Dans son iconographie, l'aquatique se déploie et montre plusieurs images. Rivière, lac, mer : jamais l'eau n'est translucide. Paradoxalement, le fluide se traduit chez Cézanne par des empâtements mats. L'eau est picturale, texturée. Et dans son imaginaire, l'aquatique est bien sûr à relier aux plaisirs du bain en pleine nature: ses Grandes baigneuses ne vous diront pas le contraire. De 1894 à 1906, Cézanne va orchestrer et rabâcher ses femmes au bain. Il en existe de tous formats, néanmoins elles sont souvent grandes, grandeur nature : on y voit une variété de corps debout, couchés, assis sur la rive ; quelques uns, immergés, goûtent aux joies de l'eau. Les compositions agglomèrent ou disloquent. Pas d'érotisme au premiers abords comme  les Nini de Renoir mais la recherche picturale d'une harmonie mêlant incarnats, feuillages, terre, ciel et eau.

 

Cézanne dit vouloir « partir de la nature » pour créer : c'est dans une petite aquarelle peu connue qu'il exprime le mieux cet abandon au fluide. Sa Femme piquant une tête dans l'eau[1], 1870, riche en images et métaphores est comme une ébauche prémonitoire de ses obsessions aquatiques. Il a une trentaine d'années quand il la peint. On y voit une plongeuse robuste qui n'est pas sans rappeler l'attrait de Cézanne pour le bain décrit dans une lettre de jeunesse qu'il adresse à Zola :

 

« Le temps se remet, je ne sais pas trop si ça continuera.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que je brûle d'aller

Et plonger intrépide

Sillonner le liquide de l'Arc. »[2]

 

C'est un peu l'instant décisif de Cartier-Bresson : Cézanne saisit la plongeuse, à corps perdu, juste avant qu'elle n'entre complètement dans l'eau et ne s'abandonne au fluide. Ni homme ni femme, cette plongeuse est finalement autant anonyme qu'androgyne. Cette indistinction ouvre sur un champ des possibles et sur l'universalité : chacun peut se reconnaître dans cette image et y apercevoir son reflet. Non pas dans l'eau, opaque et composée d’empâtements blanchâtres, mais dans ce retour archaïque vers l'eau. En temps de bascule et d'indécision, l'image d'une eau chaude et enveloppante apaise tout. Motif de métamorphose et de passage, elle offre aux peintres des images renouvelées où l'acte peint oscille entre une surface opaque et transparente, une matière docile et puissante, joyeuse et macabre. On n'y renaît ou on s'y  perd : l'eau peut être source de vie, de délectation, elle peut aussi être un tombeau qui dilue le corps et les pensées d'Ophélie. La symbolique du baptême, intimement liée à l'eau est imprégnée de cette dualité. En outre, les mythes ne s'y trompent pas : nombreux sont ceux qui convoquent la puissance de l'eau. Et dans les rêveries poétiques de Bachelard, l'eau est maternelle, évoquée comme un souvenir ancien susceptible d'appeler la puissance poétique du lait :

 

 « Pour que l'image lactée se présente, [...] il faut que la clarté lunaire soit diffuse, il faut une eau faiblement agitée, mais tout de même assez agitée pour que la surface ne reflète plus crûment le paysage éclairé par les rayons, il faut en somme que l'eau passe de la transparence à la translucidité, qu'elle devienne doucement opaque, qu'elle s'opalise. »[3]

 

Le crépuscule, la légère agitation de l'eau, l'opacité des couches colorées : on croirait le texte publié en 1942 écrit pour la petite aquarelle. On peut lire et relire les rêveries aquatiques de Bachelard car en y revenant, de nouvelles images surgissent et se font écho.

Chez Cézanne, la facture puissante ne se dissimule pas : les coups de pinceau et de mine de plomb disent une pulsion jaillissante. La femme frénétiquement attirée par l'eau s'y jette, mettant en abîme l'acte peint. La nageuse et le peintre jouent avec la matière : ils sont appelés par elle. C'est un plongeon régressif, un désir de nager dans un lait tiède[4]. Plus que jamais, la  femme piquant une tête joue avec les symboles organiques et maternels, en évoquant un temps révolu mais inoubliable, des souvenirs archaïques dans lesquels on veut s'immerger à nouveau. La beauté lactée de l'eau contamine alors tout le reste : à bien y regarder, le déluge de lait  marque aussi l'incarnat de la baigneuse. Cézanne orchestre une rêverie blanchâtre, gorgée d'eau et de peinture. Les reflets jaunes du soleil ou de la lune n'y font rien: la peau est tout aussi laiteuse que l'eau.

 

Comme le nuage[5], l'eau est une matière changeante et indistincte qui fournit aux peintres tout une palette d'interprétations plastiques et poétiques. Stagnante, lisse et d'un noir glacial, elle est le miroir ciselant du Narcisse de Caravage. Bleutée, verdâtre aux mille reflets colorés, elle est le terrain de jeu de Monet et des impressionnistes. Chargée d'écume tempétueuse, elle évoque les aléas de l'existence quand elle engloutit un navire. Prétexte à dénuder, elle donne à voir et à méditer. Les imaginaires sont multiples et informels : ne peut-on pas y déceler une empreinte maternelle dès lors que l'eau est blanche comme le lait et qu'on s'y jette, comme la Femme piquant une tête, à corps perdu ?

Femme piquant une tête dans l'eau, Cézanne, 1870

 

[1] Femme piquant une tête dans l'eau, 1870, 10 x 12cm, aquarelle, gouache et mine de plomb, National Museum of Wales, Cardiff.

[2] Lettre à son ami Zola, datée de la façon suivante : Le … … Aix, 1958, extraite de Correspondances, Grasset, Paris, 1978, p. 27. Propos repris, sous forme de jeu de société, dans Mes confidences, Conversations avec Cézanne, Macula, Paris, 1996, p. 102: « Question.9 : Quel délassement vous est le plus agréable ? Réponse de Cézanne : La natation. »

[3] Gaston Bachelard, L'eau et les rêves, José Corti, 2001, p. 138.

[4] Ibid., p. 137

[5] Autre motif de songe chez Cézanne et Bachelard.

 

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