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Le monstre de la rivière agissante dans "Un vent se lève qui éparpille" de Jean-Marc Dalpé

Lourde neige, lourd manteau, lourde femme; Tante Rose est lourde de son corps vieilli, de son mariage dévasté, d’un mari qui la trompe dans l’inceste, et de remords pour la nièce qu’elle devait prendre en charge. Mais elle marche d’un pas décidé, attirée par une quelconque puissance magnétique. Malgré le froid de la nuit, le froid du Nord, elle compte se rendre « là où elle s’est fixée : la rivière » (Dalpé, 1999, 69). Comme l’appel de la forêt de Jack London et de ceux qui s’en sont inspiré, la Tante Rose du roman dalpien est sollicitée par un appel du monde sauvage. Surtout, un bruit l’incite, cet appel bien concret qu’est « la voix de la rivière Waba » (Dalpé, 85).

 

Sur la rive, sous ses pieds glacés, la rivière coule violemment, produit de l’écume. L’eau y « monte des chutes et rapides en amont » (85). Le contraste est frappant entre la femme démolie, ramollie même, et la rivière furieuse, onéreuse, avec sa voix de tonnerre « qui n’arrêterait pas, n’arrêterait jamais » (85). La Waba rappelle la vigueur du monde naturel. Tante Rose détonne avec son « corps vieilli et usé qui, de saison en saison, depuis ce jour du mois d’août n’avait cessé – et ce en accélérant ces dernières années -, de dépérir, n’avait cessé de s’empâter, de se gonfler » (93).

 

La femme est prisonnière du temps humain, qui, en opposition au temps cyclique de la nature, est résolument linéaire (Corvol, 2009, 10). Alors que Rose se reconnaît maintenant à peine lorsqu’elle s’aperçoit dans le miroir, la rivière demeure inchangée, jamais « profané[e] » (86), cette même « chapelle personnelle » qu’elle visite depuis son enfance. Le paysage riverain intemporel lui rappelle, puis l’incite à franchir, sa propre mortalité.

 

Devant la Waba, le désir de mourir est palpable, mais le courage manque. Tante Rose voudrait s’abandonner à une force plus grande qu’elle, à la nature et aux contrées sauvages de ses eaux troubles. Elle monte alors plus haut, vers la chute, là où « c’est plus lisse » (Dalpé, 89) et d’où elle pourrait se « laisser rouler » (89). Du sommet, « ça serait pas comme sauter » (89), ça pourrait même avoir l’air d’un accident.

 

Happée par sa faiblesse devant la puissante rivière, Rose voudrait surtout détester l’homme qui l’a détruite. Mais son défunt mari n’est « rien qu’une photo astheure » (90), et sombre de plus en plus dans l’oubli. Avec le temps qui passe, la haine qui l’avait longtemps soutenue est devenue comme les photos qui « bientôt miette par miette, […] se déferont, se mêleront les unes aux autres pour finir en tas, puis la brise légère viendra les éparpiller » (95). L’oubli est venu usurper le pardon.

 

Dépouillée ainsi de sa raison d’exister, Rose est irrémédiablement « attiré[e] par le vide devant et dessous (le vide mais peut-être surtout par l’eau de la Waba » (98). La rivière aurait déjà décidé de son destin. Rose glisse, tombe, dévale. Elle est trompée par une pierre riveraine qu’elle croyait stable : « C’t’une pierre, une pierre lousse J’ai posé l’pied sur une pierre lousse » (102).

 

La rivière emprunte dès lors à la théorie atwoodienne de la Nature « comme monstre destructeur et hideux » (Atwood, 1987, 57). Impuissante, Rose se heurte de rocher en rocher, jusqu’à ce qu’« une main puissante l’empoigne, la prend, la descend, coule, dans l’eau noire glaciale » (Dalpé, 103). La rivière est ainsi personnifiée, devient agissante. Elle ne figure plus comme un simple arrière-plan tranquille à la manière de la nature du courant pastoral, mais se revêt d’« un corps, le corps d’un vampire, d’un cannibale ou d’un déterreur de cadavres » (Atwood, 1987, 57). Tante Rose se fait alors emporter par le « courant implacable, fou furieux qui fonce et se rue, une bête aveugle » (Dalpé, 104). Le monstre-Nature s’éveille.

 

L’eau de la Waba est glaciale et Rose a « mal! Mal! Mal! jusqu’aux os, jusqu’au cœur » (103). Devant la menace de la mort par la noyade, elle ressent plus que jamais son corps, sa biologie, son humanité dans ses fonctions les plus essentielles. Son cœur cet organe vital, « son cœur contracte! Dur, un poing : son cœur, là, brusque battement mais il n’arrête pas » (103) et agit comme un parallèle de la voix incessante de la Waba. Dans l’eau, Rose est guidée par ses réflexes, ces « impulsions involontaires instinctives d’un animal qui se noie » (104). Elle retourne à un état, naturel, animal, sauvage comme la rivière qui l’a appelée en son sein. C’est aussi en se débattant avec la bête que Rose retrouve sa haine, sa colère, son émotion animale. Elle crie : « CRÈVE BONYEU! » (106) « CRÈVE écoeurant! » (107) « Tu m’as fourrée FOURRÉE ». Quant le monstre s’exécute et que « l’eau la prend encore par en-dessous, la tire vers le fond » (107), Rose la prend pour son mari, « NON! tu m’auras jamais, PAS COMME ÇA! » (107)

 

Même une fois sortie de la rivière, poussée par son « désir violent, fou, brutal et soudain de s’accrocher à la vie » (105), Tante Rose demeure dans le règne naturel. Sur la rive, elle se retrouve « à quatre pattes sur ses mains et genoux insensibles » (108), tel un animal. Dans la neige, elle est « comme une tortue renversée sur sa carapace, vulnérable, la chair du ventre à découvert » (108). Alors qu’elle se croit survivante, sortie des eaux, échappant à l’appel de la mort, elle lance à la rivière-mari un « Tu m’as pas eue » (109) tel un cri victorieux. Mais elle s’écroule aussitôt dans la neige (111), pour y mourir, et pour retourner son lourd corps à la nature.

 

La figure du monstrueux entrevue dans la rivière Waba souligne l’énigmatique puissance de l’eau et de la cyclicité inévitable de la nature. Elle rappelle que la nature sauvage, ici aquatique, n’est pas à posséder, contrôler, ou modeler selon nos besoins et attentes. Elle ne nous appartient pas car nous lui appartenons. Le monstre-Nature veut se fondre au nôtre, communier avec notre sauvagerie intérieure, et nous rappeler, ultimement, que nous sommes mortels et infiniment petits.

 

Ouvrages cités

ATWOOD, Margaret, Essai sur la littérature canadienne, trad. d’Hélène FILION, Montréal, Boréal, 1987.

CORVOL, Andrée, L’arbre en occident, Paris, Fayard, 2009.

DALPÉ, Jean Marc, Un vent se lève qui éparpille, Sudbury, Prise de Parole, 1999.

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