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Le monde entier sur les épaules

Et si le monde, ou ce qui porte ce nom, cela qui semble m’entourer à l’instant, remuer dehors, m’était une sorte de double ? Un double inconscient, que je n’aurais jamais reconnu, jamais vraiment vu pour ce qu’il est. Pour John Donne, le poète métaphysicien anglais, il allait de soi que tous les animaux, toutes les plantes nous attendent : « Why are we by all creatures waited on ? » Cette intuition, si on la suit jusqu’au bout, pourrait bien conduire à notre perte, et notre salut. Elle a ses premières fibres dans l’enfance. La possibilité de ressentir le monde à l’intérieur de soi avait commencé avant même de savoir lire. C’était dans l’édition illustrée du Ru d’Ikoué d’Yves Thériault publiée chez Fides, dans la collection « Le Goéland ». Dans ce grand livre carré, on trouve une image qui devait s’incruster : un petit Indien assis au bord d’un ruisseau, son visage laissé vide, blanc comme la page blanche. Elle me renvoya à la transparence de mon propre visage, du visage que nous avons tous, chacun de son point de vue : une ouverture spacieuse où, au lieu d’une tête, c’est le monde. On croirait qu’on a le monde sur les épaules, et qu’on marche dans son propre regard… Il faut alors un miroir pour se rassurer, se rappeler à sa forme habituelle, comme chez Patrice Desbiens :

 

          de temps en temps

          je regarde dans un miroir

          pour voir si

          je suis encore là et

          je continue

 

Qu’est-ce qui me troublait tant dans cette image ? Elle me signalait, justement comme un miroir, l’espace vacant que je suis pour moi-même. Ce n’était qu’une intuition, une pensée que je ne pouvais pas formuler, mais elle était là, elle scintillait par en dessous, cette possibilité de ne pas être qui m’attirait, me terrifiait au moins autant que l’éventualité – si je n’étais rien – de tout être. Disons que Le Ru d’Ikoué est un livre que j’ai pris personnel. Je me suis senti au bord du ruisseau, dans l’anonymat de mon identité. Et quand j’ai su lire et que j’y suis retourné, vers 7 ou 8 ans, ça ne s’est pas amélioré. Au contraire de mon père pour qui le monde existait comme le décor de nos aller-retours, pour qui l’eau est faite pour être bue, celui d’Ikoué en parlait comme d’un être conscient : « Qui est l’eau, créature mouvante, et quelle est sa pensée ? » Je n’avais jamais envisagé que des gens sérieux, des adultes, des sages, pouvaient vraiment voir les choses ainsi, envisager le monde comme s’il avait des yeux. « Le secret n’en est pas un. Le mystère est sans voiles : lorsque tu t’adresseras à la forêt, à toutes ses bêtes, aux forces de la nature […] une seule chose devra te régir, et ce sera par elle que tu seras entendu. » Quelle est cette chose qui doit nous habiter pour qu’on l’habite ? Une chose qui serait moi plus que moi, mais qui semblerait autre, autre au point qu’elle me réfute. Elle m’inviterait à entroublier mes contours, si je veux découvrir qu’elle se confond à mon regard, qu’il n’y a pas de frontière entre ma présence et la présence des arbres et du ruisseau, que l’étendue de mon être est identique au fond de l’existence comme au fond de la page.

 

VARIATIONS DANS L’EAU

 

Je bois, je cherche à

savoir ce que l’eau

sait de nous.

 

Elle parle de révolutions

dans une.

Il y a dans son remous un nonlieu

fixe.

On y change de peau comme en dormant.

 

Nous sommes à bord de sa lumière

beaucoup s’ennuient, mais débarquer est impossible.

 

Ne dites pas à mes enfants que quand

ils sont à l’école j’apprends à respirer

dans l’eau.

Incolore, je peux quand même taper sur la machine.

La chauffer en bouche, l’avaler comme le doigt bagué de la mort, baver le trou noir

          qui inhale sous

les fougères, pisser au soleil…

 

Nos âmes ont l’air

fades et indifférentes – elles sont fades, indifférentes

comme l’eau.

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