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Écriture de la nature, sciences et mathesis

Le discours de toute écriture de la nature contemporaine est influencé au minimum implicitement par celui des sciences. Il fait appel à un savoir du naturel qui tend à l’universalité en modulant notre perception, qui n’est alors plus uniquement fondée sur un code de lecture personnel de notre milieu. Jean-François Chassay le précise dans La littérature à l’éprouvette (2011) : « Ces romans n’ont pas pour objectif d’expliquer les sciences […] mais s’en servent pour montrer comment elles transforment nos perceptions, notre rapport au monde ou encore notre langage. » (Chassay 23) Cependant, ce discours semble véhiculer une méthode plus qu’il ne convoque de notions purement scientifiques. Le savoir de la nature y est bien souvent le fruit de l’empirisme, basé sur l’observation des habitudes des espèces. L’écriture de la nature contemporaine trouve ainsi des similarités avec les écrits du pré-romantique Rousseau, qui applique la méthode scientifique aux planches qu’il dessine pendant sa retraite à Erménonville. En témoignent Les rêveries du promeneur solitaire (1782) :

 

J’entrepris de faire la Flora petrinsularis et de décrire toutes les plantes de l’île sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m’occuper le reste de mes jours. On dit qu’un allemand a fait un livre sur un zest de citron, j’en aurais fait un sur chaque gramen de près, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers ; enfin je ne voulais pas laisser un poil d’herbe, pas un atome végétal qui ne fut amplement décrit.

 

La place grandissante de la représentation de la science dans l’écriture de la nature contemporaine invoque parallèlement une réflexion sur la mathesis, qui négocie sur l’origine du savoir. Par cette incursion de la science dans l’espace du livre, l’écriture de la nature est vectrice, implicitement, d’un savoir qui participe directement ou indirectement à la science, créant ainsi une mathesis littéraire. À travers le savoir véhiculé dans les interstices du livre, l’écriture de la nature contemporaine influe ainsi sur notre perception, en modulant les concepts qui régissent nos modes de pensée. Cette mathesis est d’autant plus spécifique à la littérature qu’elle s’inscrit dans un mode d’expression oblique qui agit sur notre imaginaire, à l’origine de changements d’ordre paradigmatique. Je reprends ici la citation de Lawrence Buell dans The Environmental Imagination: Thoreau, Nature Writing, and the Formation of American Culture (1995) : « La manière dont nous imaginons une chose, vraie ou fausse, influence notre conduite envers elle. » (Buell 3)

 

Flora Petrinsularis, 1782

 

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