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Le terroir québécois : conservatisme et utilitarisme

Au Québec, la littérature du terroir a invoqué un attachement foncier à l’espace pendant près d'un siècle, qu’il ait pris la forme de la terre agricole, du paysage, ou d’une nature hostile. Malgré l’immensité physique du nouveau continent qui s’offre à la découverte des hommes et à leur littérature, le terroir québécois s’attache à ses spécificités locales : ce régionalisme, qui ne se limite pas à la littérature québécoise, perce au XIXème siècle : le terroir est un roman de l’occupation de la terre, où les territoires nouvellement défrichés demandent à être habités. Si la littérature des transcendantalistes américains semble se tourner davantage vers la nature dite « sauvage » et les sentiments de l’âme qu’elle suscite - à l’instar de Thoreau au bord du lac aux environs de Concord dans l’actuel Massachussetts -, le courant du roman régionaliste québécois – de La terre paternelle (1846) de Patrice Lacombe à Le Survenant (1945) de Germaine Guèvremont, en passant par Maria Chapdelaine (1913) de Louis Hémon, Menaud Maître-Draveur (1937) de Félix-Antoine Savard, et Trente Arpents (1939) de Ringuet – donne bien volontiers une vocation utilitaire à l’espace et ses ressources. Le terroir y est décrit non comme un paysage, mais comme la traduction d’un espace et un style de vie. De plus, il s’agit non seulement de retranscrire la survivance face au territoire et son hostilité, mais également celle de la langue française face à l’hégémonie de l’anglais au XXème siècle : « Le premier sens du mot « régionalisme », le plus largement répandu au début du siècle, est celui de la Société du parler français » (Biron, Dumont, et Nardout-Lafarge 194). Ce discours de survivance est aussi celui du catholicisme, qui est nécessairement indissociable ici. La glorification du terroir dans le roman régionaliste est une idéalisation du paysage par le discours clérico-nationaliste – qui est sans conteste le plus prégnant au XIXème siècle – et de la volonté de « canadianiser » la littérature québécoise à travers son particularisme. Inhérente à ce discours, la polarité entre ville et campagne devient également plus saillante suite à l’industrialisation rampante à la fin du XIXème siècle. La ville « maudite » promeut dès lors des valeurs qui ébranlent le discours traditionnel conservateur de la foi catholique, qui le confronte à l’espace édénique représenté par la campagne idéalisée et de sa nature providentielle. Le roman régionaliste est ainsi caractérisé par la problématique latente du déplacement : tiraillés entre nomadisme et sédentarité, les protagonistes luttent entre tradition et modernité. Plus engagé – et c’est bien sous cet angle-là qu’il dénote clairement de ses prédécesseurs et inspire le roman à vocation environnementale –, la littérature du terroir prône alors la survivance de la foi catholique et de la langue française et un utilitarisme environnemental. Cependant, l’idéalisation du naturel propre à ce type de roman n’est pas embrassée de façon unanime. Pour preuve, Albert Laberge publie en 1918 La Scouine, qui résiste à l’idéal du terroir, à l’encontre de la survivance : le paysan y est ignorant, parfois bestial, responsable des erreurs qui ont mené à son inévitable faillite financière et humaine. La terre, elle, y est en état de décomposition. Cet « antiterroir » suscite nécessairement un vif émoi dans la foi catholique, qui condamne La Scouine dès sa publication. Cependant, l’effritement des valeurs conservatrices du terroir est indéniable, jusqu’à la publication de Le Survenant (1945) de Germaine Guèvremont, considéré comme le dernier roman du terroir. La littérature post-terroir laisse alors entrevoir un déplacement de la campagne vers la ville et les problématiques identitaire, nationale et migrante des années 1950 à 1980, sans pour autant que la nature, alors minoritaire dans la littérature québécoise, n’en soit complètement absente.

 

En traineau, sautant vers la rive, Illustration pour Maria Chapdelaine, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, 1916

 

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