• Artis Natura

Promenons-nous dans les bois : vers une écopoétique de la forêt


« Je rêve d’un peuple qui commencerait par

brûler les clôtures et laisser croître les forêts. »[1]

Le dictionnaire Larousse livre une définition minimale de la forêt comme le « lieu ou terrain couvert d’arbres ». Le vocabulaire français moderne qui qualifie ces étendues boisées est d’une rare pauvreté. Le terme de « forêt » est utilisé de façon universelle, aussi bien pour désigner les plantations de pins des Landes que pour la jungle dense des tropiques humides. Entre la forêt et le bosquet, il ne reste guère que le bois.

La forêt fait partie de notre histoire et de notre humanité. Tellement familière, elle devient un topos pour de nombreux écrivains. Accueillante, elle est le berceau de la formation de l'individu mais, au détour d'un bois, les arbres deviennent dangereux et font résonner dans tout notre être, nos plus profondes angoisses. La forêt, d'abord éloignée (for-foris), renvoie à l'aliénation des hommes (foreanus). Géographiquement, la forêt est en marge de la cité médiévale. Dans la forêt arthurienne, le lecteur rencontre l'ermite en méditation. Elle accueille aussi la folie des chevaliers impétueux et l'innocence du jeune Perceval qui méconnaît les règles de la chevalerie. Comme le note Antoine Peillon dans l'Esprit du cerf. La forêt au cœur de l'imaginaire occidental, la forêt est le creuset de la bestialité et de l'élévation à Dieu. Dans ce double antithétique, Perceval passe de l'âge enfantin à celui de preux chevalier qui erre sur les chemins, se perd et quitte le château de Blanchefleur. La forêt devient un lieu symbolique par lequel un passage entre notre engluement dans l'Etre à notre liberté existentielle s'opère. De même pour Charles Perrault : "Ceux qui n'ont pas été initiés ne peuvent pénétrer dans la forêt initiatique sans courir le risque de s'y égarer et d'y perdre la vie »[2]. En ces mots, la forêt conserve un imaginaire inquiétant mais se transmute en un « temple » de symboles que le lecteur doit interpréter. De sa survie intérieure dépend l'ouverture herméneutique dont fera preuve l'initié. Or, peut-on écrire la nature sans inscrire en creux la domination humaine qui s’exerce sur elle ?

La phénoménologie de Husserl développe la présence de l'être au monde sous l'appellation « Lebenswelt ou monde de la vie », mais, comment perçoit-on l'univers forestier ? Est-ce toujours le même, selon que l'on soit poète, scientifique ou philosophe ? Nietzsche présente cette aperception de la Nature comme une évidence, grâce à la tournure emphatique « c'était le soir, une odeur de sapin déferlait, on voyait des montagnes grises à travers (…). Forêts, montagnes, ne sont pas seulement des concepts, sont notre expérience et notre histoire, une part de nous-mêmes »[3]. L'espace forestier pour Nietzsche incarne un mode d'être au monde : image de ce que l'on voit, sensations débridées qui reflètent des « états d'âme personnels ». Ainsi, l'univers sylvestre est moins la réalité à proprement parler qu'une certaine image que l'on se forge de cette réalité et que l'on retranscrit par l'écriture.

Jean Giono retranscrit la mère[4] nature dans L'homme qui plantait des arbres où, la forêt prend le rôle du personnage principal, tout en incitant le lecteur à être attentif à la condition humaine. S'inscrivant dans la tradition rousseauiste d'un retour à la Nature, le romancier évoque l'harmonie avec l'environnement et le désir de recouvrer une vie saine et simple. La forêt, allégorie de la vie[5], fait vivre l'humanité et Elzéard Bouffier, héros des temps modernes, consacre ses trente dernières années à planter des arbres, dans une zone désertique des Alpes, suite à la déforestation :

« Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan (...) ».

Texte à vocation autobiographique, on se souvient que dans sa jeunesse, il emportait dans ses poches des glands qu'il plantait en terre à l'aide d'une canne dans l'espoir d'admirer de superbes chênes. L'écopoétique de Giono dévoile ainsi comment il a re-cultivé ses racines intérieures.

Si Mireille Sacotte appelle Giono « l'écologiste avant la lettre », c'est que l'écriture de Giono, incarnée par les éléments naturels, capte la brèche vitale du « vierge, du vivace et du bel aujourd’hui » qui exprime l’entrelacs de l’homme et de la nature face à la déforestation. Giono opposait déjà dans Triomphe de la vie le monde du progrès au retour à la terre pour dénoncer la décadence d'une civilisation « technicienne et urbaine » par laquelle le progrès « [serait] le triomphe de la mort ». Dans L'homme qui plantait des arbres, la montagne, univers hostile et sec, mêle grâce au travail laborieux, des activités d'élevage, de récolte de noix et le labeur des charbonniers[6]. Rien de techniciste. La nouvelle de Giono recrée « l'imaginaire environnemental » si cher à Buell, mettant en relief l'inefficacité de la technique dans la crise environnementale. Aux confins entre esthétique et poétique, nous voyons combien l’esthétique de la nouvelle L'homme qui plantait des arbres nous met sur la voie d’une attention au monde de la vie.

[1] Henry David Thoreau dans son essai Walking (De la marche en français) publié pour la première fois en 1862 dans la revue The Atlantic Monthly.

[2] Saintyves Pierre, Les Contes de Perrault, Paris, Laffont/Bouquins, 1987, p.266.

[3] Nietzsche, Humain trop humain, frag. Posthumes (1876-78), 23 [178], traduction R. Rovin, Paris, Gallimard, 1968, p.488.

[4] Jean Giono dans Voyage en Italie dit : « La montagne est ma mère. Je déteste la mer, j'en ai horreur ».

[5] Jean Giono, L'homme qui plantait des arbres : « Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant », p.15.

[6] Jean Giono, L'homme qui plantait des arbres : « Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent », p.8.


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